Racines, branches, étoiles

Publié par didier le

Billet éditorial pour 2022

En installant des abris, on crée, sans forcément s’en rendre compte, des brèches pour l’altérité. L’acte interroge les notions de territoire, de communs, de propriété. Un passage à hérissons à travers une clôture, un nichoir sur une branche, un abri dans un jardin, c’est un micro-engagement, une ouverture de son espace à l’inconnu, sans intérêt personnel, sans même de garantie que ces dispositifs soient utilisés.

Notre passage à hérissons, en bois de réemploi : une ouverture pour un animal non territorial, mais qui a besoin d’espace pour vivre (il peut parcourir de 1 à 4 km par nuit).

On crée donc, par ce simple trou dans une clôture, un petit passage du « schème de la domination », sur lequel est bâtie notre civilisation, vers le « schème de la considération » que souhaite la philosophe Corine Pelluchon pour le XXIe siècle, dans son livre « Les Lumières à l’âge du vivant », paru début 2021. Un changement de regard sur notre monde pour pouvoir en changer le cours.

Pour mieux comprendre, remontons aux racines : en latin, domus, c’est la maison et dominus, c’est le maître (de la maison, donc le propriétaire). Et la considération, étymologiquement, c’est l’observation des astres, par une attention détachée, sans désir de possession (cum-siderare, « contempler sereinement les étoiles », en harmonie, est le contraire de de-siderare, littéralement être « coupé de l’influence des étoiles ». Desiderare, désirer, c’est être attiré par ce qui nous semble briller, mais avec une sensation de manque, et vouloir le posséder).

L’absence de dialogue possible avec l’animal liminaire, qui reste sauvage, nous oblige à ce regard à sens unique, contemplatif. La considération pour le vivant nous pousse donc à agir pour son bien mais sans en attendre de retour, voire de gratitude. 

D’où vient alors notre satisfaction? Non pas d’un « merci » muet que serait ce regard d’un animal auquel on est lié, ou de tout autre élan que manifestent les animaux domestiques, mais de ce que nous ressentons notre propre regard se transformer sur cet être vivant. La considération n’a d’autre objet que la transformation du regard de l’observateur. En quelque sorte, chaque regard échangé avec l’animal domestique (domesticus est de même racine que domus et dominus), confirme malheureusement notre domination, là où le simple constat de présence d’un animal liminaire valide notre considération.

Le modèle d’abri à hérissons conçu par Tous aux abris!, habité à Saint-Loubès, qui devient la 10e commune partenaire de notre association en sciences participatives, en 2022.

On retrouve alors cette autre notion, des « égards ajustés », dont parle le philosophe Baptiste Morizot, dans son livre « Manières d’être vivant », paru en 2020. Nous devons avoir des égards pour le vivant, mais nous devons aussi ajuster notre empathie : rester à bonne distance, observer sans déranger, nous retenir d’ouvrir un abri pour vérifier s’il est occupé. Regarder ou agir avec des égards, c’est réfréner en nous la tentation du dominus de contrôler son environnement.

Ce changement de point de vue sur les territoires, d’un parc, d’un jardin, d’une forêt mais aussi d’une ville, réseaux du vivant, c’est cela l’enjeu de notre association, qui vous propose à nouveau, en 2022, de vous accompagner dans votre réajustement, votre reconsidération. En voulant faire société autour du vivant, nous souhaitons constamment ajuster notre regard collectif sur le monde, des racines jusqu’aux étoiles, et mieux partager nos espaces communs.

Meilleurs vœux pour 2022!

Nota : Considération (au sens latin, c’est-à-dire « observation des astres ») face à la « désidération », c’est-à-dire perte de nos repères, domination et attirance pour tout ce qui brille, puis « sideratio » devant ce qu’il n’est plus possible de ne pas voir, n’est-ce pas aussi le thème central du film Don’t look up! dont on parle beaucoup en ce début d’année?

Didier Destabeaux, fondateur de Tous aux abris, coprésident de PLATAU, Bordeaux

Catégories : Non classé

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